Julien GERARD
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Matt Drussin

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Matt Drussin

J'ai photographié des porteurs de soufre au Kawah Ijen, à l'est de Java, lors de trois expéditions. Des portraits faits entre deux charges, sans qu'on puisse se parler : rien qui ressemble à une rencontre. La quatrième fois, je ne suis pas monté pour photographier. Je suis monté pour rendre — avec, dans le sac, une liasse de tirages et l'intention de retrouver ceux qui étaient dessus.

Le vent soufflait fort. À mi-chemin, on sentait déjà le soufre, ce qui ne m'était jamais arrivé ici. Dans le cratère, les yeux piquaient, la gorge et le nez brûlaient ; les porteurs, habitués malgré eux, continuaient de charger. Nous avons passé quelques heures en bas sans reconnaître personne. Ils sont des centaines, et d'un voyage à l'autre je n'en avais jamais recroisé un seul.

C'est en redescendant que j'ai commencé à en retrouver. Un homme photographié quelques mois plus tôt, à qui j'ai tendu son tirage sans pouvoir lui dire un mot de plus. Puis, à la cantine où ils font peser leur charge, un autre, vieilli de trois ans. Il a regardé sa photo longtemps, puis il a voulu que j'en fasse une nouvelle — et m'a fait comprendre que je devrais revenir dans trois ans pour la lui apporter.

Il me restait un tirage, celui que tout le monde reconnaissait. Je le montrais et un nom revenait d'un bout à l'autre du sentier : « Matt Drussin ! ». Je l'ai noté comme je l'entendais, sans parler un mot de leur langue. Un porteur m'a annoncé qu'il était en chemin, qu'il arrivait. Nous sommes partis à sa rencontre. Nous ne l'avons pas trouvé.

J'ai laissé sa photo aux gardiens du parking, en bas du volcan. Ils le connaissent ; ils devaient la lui remettre. Je ne sais pas s'il l'a eue. Il ne s'appelle probablement pas Matt Drussin.

Le Kawah Ijen...

Le Kawah Ijen est un des volcans les plus spectaculaires de Java, à l'est de l'île. Son cratère mêle le jaune éclatant du soufre au turquoise du plus grand lac acide du monde : un kilomètre de long, deux cents mètres de fond, un pH proche de zéro.

... et ses porteurs de soufre

Sur ses parois, des fumerolles crachent des gaz soufrés à plus de deux cents degrés. Les mineurs y ont enfoncé des tuyaux de céramique et de fer : le gaz s'y condense, ressort en un liquide rouge sang qui durcit au sol en plaques jaunes, et ils les détachent à la barre de fer. La nuit, les gaz qui échappent aux tuyaux s'enflamment au contact de l'air — ce sont les flammes bleues, à six cents degrés.

Ils sont trois à quatre cents à faire ce travail, et quelques dizaines s'y succèdent chaque jour. Sur leurs épaules, de simples paniers d'osier reliés par une tige de bambou supportent 80 kilos de soufre en moyenne. Il faut remonter cette charge du fond du cratère par un sentier presque vertical, puis la redescendre sur trois kilomètres jusqu'à la station de pesée. Deux voyages par jour, payés au kilo — autour de huit cents roupies, cinq centimes d'euro. Une dizaine d'euros pour la journée.

Ils travaillent sans masque, ou avec un chiffon mouillé. En 1976, une éruption phréatique a tué quarante-neuf mineurs. Les émissions brutales de gaz en ont tué une soixantaine au cours des quatre dernières décennies.

Le soufre part vers les raffineries de sucre, où il sert au blanchiment, et vers l'industrie des engrais et des cosmétiques.

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