Julien GERARD
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Rencontres

Aliguyon

Philippines, Banaue, avril 2014
Scrollez vers le bas
Un homme âgé rit largement, coiffé de plumes noires et d'une tête d'oiseau au long bec rouge, écharpes tissées rayées, une hampe de bois dans chaque main

Aliguyon

J'étais parti marcher sur les hauteurs de Banaue, dans le nord des Philippines. La veille, j'avais rejoint le village en fin de journée, sans me douter qu'ici, chaque jour à 15 heures précises, la pluie tombait sans prévenir, torrentielle.

Pris au dépourvu, j'ai couru m'abriter sous un simple toit de tôle. Un vieil homme était déjà là, assis sur un banc, immobile, comme s'il avait l'habitude d'attendre que l'averse passe. Je me suis installé à côté de lui. Quelques mots échangés, des gestes, des sourires. Puis des rires. De ceux qui dépassent les langues et les cultures.

Ce jour-là, impossible de sortir l'appareil photo. Le ciel était trop sombre, la lumière inexistante. Alors j'ai laissé l'instant filer.

Quelques jours plus tard, j'y suis retourné. Il était là, assis exactement au même endroit. Cette fois, le soleil illuminait son visage. J'ai sorti l'appareil. Je ne pense pas qu'il m'ait reconnu, mais son sourire, lui, n'avait pas changé.

Je n'ai jamais su son nom. Aliguyon est le héros du Hudhud, l'épopée chantée des Ifugao.

Un homme âgé rit largement, coiffé de plumes noires et d'une tête d'oiseau au long bec rouge, écharpes tissées rayées, une hampe de bois dans chaque main
Philippines, Banaue, avril 2014 — Aliguyon.

Les rizières en terrasses des Ifugao

Les rizières en terrasses des cordillères des Philippines sont inscrites au patrimoine mondial depuis 1995. Cinq ensembles sont classés — Nagacadan, Hungduan, Mayoyao, Bangaan et Batad — les deux derniers dans la commune de Banaue. Les Ifugao les cultivent depuis deux mille ans, avec une technique restée pratiquement inchangée, plus haut et sur des pentes plus raides que la plupart des terrasses du monde.

Tout y dépend de l'eau, et l'eau dépend d'un réseau de canaux entretenu à la main. Ce sont ces réseaux qui ont vieilli : les jeunes partent vers les villes, les séismes fissurent les conduites, les pluies changent. Le site est resté douze ans sur la liste du patrimoine mondial en péril, de 2001 à 2012, avant d'en être retiré.

La mémoire ifugao, elle, ne s'écrit pas. Elle se chante : le Hudhud compte plus de deux cents récits de quarante épisodes chacun, dits pendant les semailles, les moissons et les veillées funèbres. Ce sont les femmes âgées qui les portent, et il en existe très peu de traces écrites. Le héros de ces chants s'appelle Aliguyon — c'est à lui que j'ai emprunté le nom de cette page, faute d'avoir su celui de mon vieil homme.

Un amphithéâtre de rizières en terrasses descend vers un hameau au fond de la cuvette, sous un ciel d'orage très sombre
Philippines, Batad, avril 2014.
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